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Djamel Kokene

Les " Espaces autres" ou de la mobilité comme territoire,
par Djamel Kokene, novembre 2002.

La quête de visibilité et le déficit de représentation
Il faut sortir de l'idée de retard qui nous enferme dans des schémas archaïques et dichotomiques de la culture d'une région et entrer dans l'idée d'une culture du présent et polygéniste. La nécessité de contourner le déficit de représentation tant artistique, économique que politique, ici comme là-bas, c'est défier la politique qui porte en elle le principe de division et qui finit par favoriser l'essor du ségrégationnisme et empêche la circulation des idées. Casser l'idée reçue d'un "nous" qui s'oppose à "eux " c'est sortir de la périphérisation de l'Autre ; l'étranger, l'arabe, le banlieusard, le dandy. Ceci suppose que l'on s'interroge à la fois sur les stratégies de visibilité et sur les modes de ré-appropriation intellectuels et techniques employés par les artistes, migrants ou non. Donner un point de vue différent, transversal et revendiquer la différence en tant que différence, loin de tout effacement de soi dans l'Autre et par l'Autre. Être visible c'est se poser à côté de l'autre comme autre. Non pas en surcharge, en accumulation mais comme conjonction.
L'Occident ne veut pas qu'on lui ressemble mais veut nous entraîner dans une logique de l'obéissance. La quête de visibilité généralisée (émanant de l'économie occidentale, devenue mondiale, des minorités artistiques et politiques, des mouvements religieux) est le signe d'une guerre de l'image à laquelle il faut résister. Résister , c'est trouver de nouveaux modes de visibilité.
La posture de victime, aussi bien du monde arabe que de certaines minorités occidentales freine le dialogue nécessaire à une résistance commune. L'absence d'une société civile dans le monde arabe alliée à une impossibilité de dire "je", bride le développement d'un espace de dialogue a-politique. D'où la création de LAPLATEFORME qui vise à favoriser et à confronter les pensées singulières émergentes.

LAPLATEFORME comme espace autre ?
En tant que cadre de réflexions croisées, LAPLATEFORME se donne comme un espace ouvert au sein duquel interviennent des individualités, porteuses de différences, à travers des échanges. LAPLATEFORME se pense comme un espace ouvert et sans mur, loin des lieux de prédilection de l'art, le White Cube, comme le "Musée" ou l'exposition est devenue un spectacle d'affects. Aujourd'hui il nous faut construire des espaces ouverts où le croisement des affects viendrait contaminer la sphère fermée de l'art. Michel Foucault a tenté de définir un territoire relativement proche de celui que nous identifions à LAPLATEFORME. Ce territoire Michel Foucault le nommait " hétérotopie ". Il s'agit d'un " lieu réel, effectif et qui est une sorte de contre-emplacement, d'utopie effectivement réalisée dans laquelle les emplacements réels sont à la fois représentés, contestés et inversés, une sorte de lieu qui est hors de tous les lieux, bien qu'effectivement localisable ", c'est-à-dire un lieu où se rencontreraient des individus dont le comportement serait déviant par rapport à la moyenne.
Si la création artistique actuelle ne doit plus être un " conglomérat " se résumant à des croisements entre des domaines qui, en fait, existent déjà dans la sphère de l'art contemporain, c'est que pour survivre elle doit sortir du " club privé " ou du " salon de beauté " propre à la vision restreinte occidentale de l'art. L'art n'est pas plus occidental qu'oriental ou africain. L'art n'a ni lieu ni identité. L'art s'inscrit dans l'échange, dans le passage. Non localisable, la mobilité devient alors son territoire. Pour comprendre la mobilité comme territoire, il faut sortir de l'illusion d'une conscience de critères conventionnels, même à usage métaphorique, tels que le genre, le lieu de naissance, le lieu de résidence, moyens de repère dans la recherche identitaire. La mobilité comme pratique, c'est la mobilité comme changement de référent pour aller vers d'autres signifiants non statiques, loin de ceux constitués d'un tronc, mais plutôt s'approcher des points où l'origine se définit par l'infini. Habiter la mobilité c'est s'inscrire dans la géographie du calque, c'est interpeller les imaginations.

LAPLATEFORME entre local et global : la Méditerranée
LAPLATEFORME veut renouer une confrontation avec les territoires hétérogènes et oubliés de la Méditerranée mais aussi avec l'arabe, le maghrébin, les banlieues, le social et le politique. Là où pourraient se juxtaposer plusieurs espaces, plusieurs emplacements en eux-mêmes incompatibles. En tant que dispositif de recherche, espace de réflexion, LAPLATEFORME s'inscrit dans la circulation, dans l'échange à la fois horizontal et vertical où un des enjeux politiques de l'art est de justement résister à cette vaste industrie d'étiquetage planétaire.
Une proposition comme LAPLATEFORME n'est pas là pour " centraliser " au détriment de la périphérie mais pour décloisonner le regard et trouver de nouveaux " branchements ", rapprochements afin d'élargir le champ artistique comme le champ social. La Méditerranée, non comme centre, mais comme pôle de résistance à la standardisation dans laquelle nous plonge sans répit la mondialisation des échanges économiques. LAPLATEFORME n'est pas un lieu de prédilection de l'art mais un dispositif de rencontre et d'échange, c'est-à-dire un espace actif, temporaire et éphémère.
Les mouvements intenses d'images et d'idées dessinent de nouveaux lieux dans lesquels LAPLATEFORME cherche à s'inscrire et à opérer. Ces mouvements génèrent de nouvelles pratiques artistiques que LAPLATEFORME cherche à souligner. LAPLATEFORME se conçoit comme une opportunité pour redéfinir notre rapport à l'Autre, à la mixité et par là même nos modes de représentation individuels et collectifs.

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